Les 2 âmes de Frédéric Chopin
« Polonais et français, classique et romantique, emporté et réservé, abattu et exalté, morbide et empli d’un humour badin, social et renfermé, mondain et secret... » : voici les mots servant de préambule au livre de Jean-Yves Clément dont j’emprunte ici le titre pour introduire mon programme de récital, pleinement représentatif de cette dualité incarnée par le compositeur.
Les adjectifs servant à décrire Chopin et sa musique sont infinis. On associe souvent le compositeur à la nostalgie - la nostalgie d’un ailleurs, d’un passé révolu, d’une terre perdue - à l’élégance, la dignité, le raffinement, mais aussi la vulnérabilité (physique et émotionnelle) et une sensibilité à fleur de peau.
Au-delà de tous ces traits et derrière son apparence de dandy aristocratique se dissimule pourtant une âme bouillonnante et tumultueuse. Sa fragilité inouïe se transcende alors pour se transformer en force virile, donnant à sa musique une autre dimension et une puissance insoupçonnée. C’est ce que l’on entend tout particulièrement dans des pièces telles que la 2e ballade et la 2e sonate, toutes deux achevées en 1839, une période marquée par la maladie, le tourment, la frayeur et l’angoisse...
La 2e ballade, dédiée à Robert Schumann et achevée à la fin du désastreux séjour à Majorque, met en musique une alternance d’épisodes de douceur et de force tempétueuse.
Parallèlement, la 2e sonate, connue principalement pour sa marche funèbre constituant le troisième mouvement, reflète une audace créatrice stupéfiante. Chopin casse complètement les codes en laissant la forme se subordonner à l’émotionnel. Il semble possédé par ses démons intérieurs et exprime ses sentiments à l’état brut à travers une écriture marquée par des élans hallucinatoires jaillissant de plein fouet d’une âme torturée.
Les mazurkas op 30, placées au centre de ce programme, font écho à la mélancolie d’une terre exilée souvent nommée « żal » en polonais, ce terme intraduisible évoquant un sentiment proche du regret ou encore de la nostalgie... Souvent comparées à son journal intime, ces danses nationales viennent toucher en profondeur le jardin secret du compositeur.
Le 4e scherzo op 54, composé en 1842, marque une rupture avec les précédents. En opposition au caractère satirique et démoniaque des trois autres, celui-ci incarne l’esprit scherzando dans son sens premier - léger, espiègle, voire même humoristique - badinant dans une atmosphère aérienne et féerique.
Enfin, l'Andante spianato et Grande Polonaise Brillante Op 22, composée entre 1830 et 1834, est une oeuvre de jeunesse pleine de fraîcheur et de brio. L'Andante rajouté après la composition de la Polonaise, s'apparente à un nocturne par son climat de semi-rêverie comtemplatif et apaisé. L'atmospère onirique de ces lignes mélodiques inspirées tout droit du bel canto italien est subitement interrompue par des accords énergiques de fanfare annonçant le début de la Polonaise. Place alors à l'exaltation et la bravoure d'une danse marquée par un ton digne et fier et dotée d'un "style brillant" entrainant l'auditeur dans une énergie ennivrante et pleine d'entrain.
Un véritable voyage dans les tréfonds de la double âme de Chopin, incarnant sentiments et forces contraires...
PROGRAMME
Frédéric Chopin (1810-1849)
● Ballade n°2 en fa majeur, op 38 | 1836 - 1839
Andantino – Presto con fuoco
● Sonate n°2 en si bémol mineur, op 35 | 1837 - 1839
Grave Doppio movimento - Scherzo
Piu Lento Marche funèbre - Finale. Presto
● 4 Mazurkas op 30 | 1837-1838
Mesto - Vivace - Semplice - Mesto
● Scherzo n°4 en mi majeur, op 54 | 1842
● Andante spianato et Grande Polonaise brillante op 22 | 1831 - 1834
Programme communiqué sous réserve de modifications